Maggie.Dev

06 · Pourquoi nous ne savons plus manger

De la fondue chinoise aux repas légers : la naissance de l'anxiété alimentaire moderne. Le vrai problème n'est peut-être pas ce que nous mangeons, mais le fait que nous avons progressivement perdu confiance en notre propre corps.

Tard le soir, au moment de commander à manger, je tombe souvent dans une étrange hésitation.

Faire défiler l'application de livraison révèle un menu qui s'allonge à l'infini : fondue, malatang, poulet frit, sushis, repas légers... Il y a trop de choix. Tout a l'air bon, et tout me fait hésiter. Après avoir comparé à plusieurs reprises les calories de plusieurs restaurants de salades et de repas légers, je ressens soudain une fatigue extrême. Pourtant, je n'hésite jamais quand je commande un bubble tea. Un verre de bubble tea peut contenir six ou sept cents calories, et j'en suis parfaitement consciente. Mais quand je commande un vrai repas, je deviens soudainement trop prudente : Y a-t-il trop de riz là-dedans ? Ce bol de riz est-il trop gras ? Si je commande du poulet frit, mes calories quotidiennes vont-elles dépasser la limite ? En conséquence, une combinaison absurde apparaît parfois : un bubble tea accompagné d'une salade légère.

Alors, pourquoi les gens modernes oublient-ils de plus en plus comment manger ?


De la discipline du temps à la gestion du corps

Beaucoup de gens pensent que manger trois repas par jour a été le rythme de la vie humaine depuis l'Antiquité. Mais si l'on remonte le temps, on s'aperçoit que ce n'est pas le cas.

Dans la longue histoire de la société agraire, l'estomac humain était libre. Les paysans pouvaient manger quelque chose de simple tôt le matin, se réapprovisionner à tout moment pendant les pauses de leur travail diurne, et prendre un dîner plus complet le soir. L'alimentation s'articulait davantage autour du travail physique et de la faim, plutôt qu'autour d'heures fixes. Ce qui a véritablement transformé le "manger à l'heure" en un système strict, c'est l'ère industrielle. Pour s'adapter au mouvement perpétuel des machines, l'heure du déjeuner a été violemment compressée. Manger n'était plus un comportement naturel, mais ressemblait davantage à un "ravitaillement" rapide. Le thé noir avec des quantités massives de sucre et les glucides bon marché sur les quais sont devenus le "carburant" sur mesure pour les machines industrielles. Le capital ne se souciait que d'une chose : comment utiliser la nourriture la moins chère pour faire tourner le corps humain.

Mais aujourd'hui, les choses ont encore changé. "Que manger", "combien manger", "est-ce sain". L'alimentation a été complètement moralisée : manger des salades bouillies représente l'autodiscipline et l'ambition, tandis que manger du poulet frit et des hamburgers équivaut à la dépravation et à la perte de contrôle ; boire des boissons zéro sucre est une forme d'élitisme de la santé, tandis que boire un bubble tea très sucré est une indulgence d'abandon de soi. Manger ne consiste plus seulement à satisfaire des besoins physiques ; c'est devenu une forme d'évaluation de soi.


Le décalage entre l'estomac chinois et la société moderne

Dans ce discours sur la santé, la culture alimentaire traditionnelle chinoise semble porter un péché originel. Beaucoup diraient que la cuisine chinoise est trop grasse, trop salée, explose de glucides et n'est pas assez saine. D'un point de vue nutritionnel, cette affirmation n'est pas totalement déraisonnable. Mais d'un point de vue culturel, les Chinois mangent rarement uniquement pour l'apport en nutriments. Qu'il s'agisse d'un banquet familial, d'une fondue ou d'un barbecue, l'essence du repas chinois est une "culture de connexion". Un repas léger occidental se résume à eat for nutrition, tandis que la table chinoise est souvent eat for connection.

Si l'on remonte à ses origines, la Chine a traversé une longue ère agraire où le travail physique à haute intensité nécessitait une densité énergétique extrêmement élevée, faisant du sel et de l'huile des ressources précieuses et rares. La logique sous-jacente de la nourriture chinoise a été conçue pour une structure sociale qui exigeait un effort physique intense. C'est là qu'éclate la contradiction : aujourd'hui, nous sommes assis devant des ordinateurs tous les jours, passant la plupart de notre temps à traiter diverses tâches mentales. Notre activité physique quotidienne n'équivaut même pas à une heure de travail dans les champs de nos ancêtres. Nos modèles de comportement ont changé depuis longtemps, mais notre mémoire culturelle et nos papilles gustatives réclament obstinément le carburant de l'ère agricole.


"Zéro sucre" et les nouvelles chaînes de la santé

Lorsque les gens ont commencé à réaliser les problèmes de santé posés par les régimes riches en graisses et en sel, la société moderne a proposé une nouvelle solution : repas légers, régimes faibles en glucides, régime cétogène et boissons zéro sucre. Il semble que nous ayons des choix plus scientifiques, mais il s'agit en fait d'une forme de pression plus dissimulée. La société moderne a transformé la "santé" en un nouveau type de norme morale. Lorsque vous vous habituez à lire les listes d'ingrédients, à calculer les calories et à suivre vos apports quotidiens, votre corps n'est plus seulement un corps ; il devient un système qui nécessite un entretien constant, se pliant à cette métrique d'évaluation anxiogène.


Hyperphagie : Le rebond désespéré du système de contrôle

Ceux qui maintiennent des routines strictes, contrôlant précisément leur apport en protéines et en glucides, sont souvent les plus susceptibles de tomber dans un cycle : restriction → transgression des règles → culpabilité extrême → restriction encore plus stricte. En psychologie, c'est ce qu'on appelle "l'hyperphagie induite par un régime restrictif". Ce moment où l'on commande sans hésiter un bubble tea n'est souvent pas dû à un manque de volonté, mais à un rebond animal contre un comportement aussi strictement contrôlé. La société moderne abrite un étrange paradoxe alimentaire : la nourriture n'a jamais été aussi abondante qu'aujourd'hui, et pourtant, l'anxiété des gens face à l'alimentation n'a jamais été aussi évidente. Autrefois, les choix alimentaires étaient simples : on mangeait ce qui était disponible. Maintenant, plus il y a de choix, plus nos cerveaux doivent porter de jugements. Parfois, nous ne faisons même plus confiance à notre propre corps, préférant nous fier aux étiquettes nutritionnelles, aux applications de santé et aux influenceurs fitness. La nourriture est progressivement aliénée, passant d'une expérience à un ensemble de données.


Réapprendre à manger

Avant l'ère industrielle, les gens mangeaient selon le soleil et les rythmes naturels du corps. Pendant l'ère industrielle, les gens mangeaient selon les horloges et les sifflets des usines. Et aujourd'hui, nous commençons à obéir aux tableaux de calories et aux recommandations algorithmiques.

Le vrai problème n'est peut-être pas ce que nous mangeons, mais le fait que nous perdons progressivement confiance en notre corps. Nous ne nous demandons plus si nous avons vraiment faim ; à la place, nous regardons d'abord l'heure. Nous ne nous demandons plus ce que nous avons envie de manger ; à la place, nous calculons d'abord les calories.

Mais la nourriture n'est pas du carburant, ni des données. Elle a toujours été censée faire partie de nos vies. Peut-être que la vraie liberté n'est pas de trouver ce régime parfait, zéro sucre et zéro graisse — c'est de laisser tomber le jugement, et de réapprendre à écouter et à faire confiance à son propre corps.

À la prochaine.


— Maggie
Pékin · 8 Mars 2026